Injustice herméneutique: quand mettre des mots change la compréhension de soi

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Injustice herméneutique, boulimie et autisme: mettre des mots sur son expérience

Il y a une notion que je viens de découvrir et que je trouve fascinante: l'injustice herméneutique.

Derrière ce terme un peu hermétique 😅 se cache une idée qui me parle énormément: on peut vivre quelque chose de très réel sans disposer des mots ou des concepts qui permettraient de le comprendre, de l'exprimer et/ou de le partager.

Et parfois, le jour où ces mots arrivent, tout change.

Quand ce qu'on vit a soudain un nom

J'imagine que ça t'est déjà arrivé.

Tu vis quelque chose, parfois depuis très longtemps.
Tu peux en avoir honte.
Tu ne vas pas forcément le crier sur tous les toits et tu peux même être persuadée que tu es la seule à vivre ça.

Et un jour, tu entends quelqu'un décrire exactement ton expérience.
Tu découvres que ça existe.
Que c'est connu.
Que ça a un nom.
Et donc que tu n'es pas la seule à le vivre...

Quand j'ai découvert le mot "boulimie"

Quand j'avais une vingtaine d'années, j'étais boulimique.
Mais je ne savais pas que je l'étais!
Je mangeais énormément, puis je me faisais vomir.

Un jour, j'ai entendu quelqu'un parler de boulimie à la radio et décrire ce que c'était.
Évidemment, je me suis immédiatement reconnue.

Mais ce qui est intéressant, c'est ma réaction.
Je ne me suis pas dit: "Ah mais génial, ça existe, je ne suis pas seule et je vais pouvoir comprendre ce qui se passe."
Pas du tout...
J'ai entendu parler de troubles mentaux et ma réaction a été: "Mais moi je suis pas folle!"

Et j'ai rejeté complètement ce que je venais d'entendre.
J'ai arrêté ce comportement quasiment instantanément.
Mais évidemment, cela ne signifiait pas que tout ce qui se jouait derrière avait disparu.
J'ai simplement adopté d'autres comportements toujours liés à la nourriture.

Un mot peut éclairer... Ou faire peur!

Avec le recul, je trouve cette réaction très intéressante.

Une information m'était parvenue.
Elle décrivait précisément quelque chose que je vivais.
Mais je n'étais pas prête à l'entendre parce que je ne voulais absolument pas être associée à ce que ce mot représentait pour moi.

Et je trouve qu'on peut faire un parallèle avec la neuroatypie, avec l'autisme en particulier.
Pas parce que boulimie et autisme seraient la même chose.
Évidemment que non!

Mais parce qu'un mot peut parfois provoquer une réaction de rejet avant même qu'on ait pris le temps de comprendre ce qu'il signifie réellement.

Et si ce mot était "autisme"?

Je pense particulièrement à l'autisme.
Quelqu'un peut commencer à se reconnaître dans certaines descriptions et avoir immédiatement une réaction du type:
"Mais non, c'est pas possible.
J'ai une famille. Je travaille. Je sais m'exprimer. Je fonctionne très bien."

Parce que les représentations de l'autisme sont encore souvent extrêmement caricaturales.

Et j'en profite pour rappeler quelque chose d'important: l'autisme n'est pas une maladie mentale. C'est un trouble neurodéveloppemental.

Alors oui, le mot peut faire peur à cause de tout ce qu'on croit savoir à son sujet.
Mais il peut aussi permettre de comprendre ce qu'on vit.

Les expériences existaient déjà avant les mots

C'est là que je trouve la notion d'injustice herméneutique particulièrement intéressante.

L'expérience était réelle avant qu'on sache la nommer.
La difficulté était réelle.
L'épuisement était réel.
La sensation de décalage était réelle.

Mais sans les mots permettant de décrire ce fonctionnement, on utilisait ceux qui étaient disponibles et qui décrivaient un résultat.
"Je suis paresseuse."
"Je suis fragile."
"Je manque de volonté."
"Je suis incapable de m'organiser."

Et puis un jour, d'autres notions apparaissent et qui prennent en compte aussi le processus qui amène au résultat.
Épuisement autistique.
Difficultés exécutives.
Suradaptation (masking).
Hypersensibilités.

Les faits n'ont pas changé.
Mais la manière de les comprendre peut changer complètement.

Changer les mots pour mieux comprendre le chemin

Ce qui m'intéresse ici, ce n'est pas de remplacer systématiquement une explication négative par une explication positive.
C'est de disposer de mots plus précis pour observer ce qui se passe réellement.

Parce que si je comprends mieux comment j'arrive à un résultat, je peux aussi agir sur le chemin qui m'y amène.
Je peux aménager certaines choses.
Modifier mon environnement.
Tenir compte de mon fonctionnement au lieu d'essayer encore et encore de fonctionner comme je pense que je devrais fonctionner.

Et surtout: découvrir qu'on n'est pas seule

C'est peut-être ce que je trouve de plus précieux dans tout ça!
Quand on découvre que ce qu'on vit a été observé, décrit et nommé, on découvre aussi qu'on n'est pas seule au monde à vivre cette expérience.

Attention, ça ne signifie évidemment pas que toutes les personnes neuroatypiques sont identiques, loin de là.

Mais plus nous disposons de mots précis pour décrire nos expériences, plus nous pouvons comprendre notre fonctionnement et aménager notre chemin pour qu'il nous coûte moins d'épuisement, de déceptions et de dégâts.

Les mots ne créent pas l'expérience.
Elle était déjà là.
Mais souvent, ils permettent enfin de la voir autrement.

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