Mon mari prend sa retraite... alors j'ai parlé de prison
Oct 04, 2026
Cette semaine je partage une vidéo un peu différente.
Je ne suis pas toute seule face caméra. Je suis sur scène, dans une salle universitaire, lors de la leçon d’adieu du professeur André Kuhn, mon mari, à l’Université de Neuchâtel.
On m'a proposé de prendre la parole quelques minutes.
J’ai donc choisi de faire ce que j'aime: parler sérieusement sans avoir l’air trop sérieuse, en faisant le lien avec une question qui me travaille profondément.
Cette question, c’est celle de l’enfermement.
Pas seulement celui qui implique des murs, des cellules, des portes et des clés.
L’enfermement plus discret.
Celui qui s’installe à l’intérieur.
Celui qui nous pousse à nous surveiller nous-mêmes.
Celui qui nous fait essayer de faire juste, parler juste, penser juste, agir juste, réagir juste, ne pas déranger, ne pas être "trop".
Et c’est là qu’arrive le panopticon.
Le panopticon, version simple
À l’origine, le panopticon (ou panoptique) est un modèle de prison circulaire.
Depuis une tour centrale, le gardien peut voir tous les prisonniers.
Mais les prisonniers, eux, ne savent pas s’ils sont observés ou non.
Et c’est précisément parce que le doute plane qu’ils finissent par se surveiller eux-mêmes.
Autrement dit, le contrôle devient très efficace lorsqu’il n’a même plus besoin d’être exercé en permanence.
Il suffit que la possibilité d’être observée existe.
Et peu à peu, la surveillance n’est plus seulement à l'extérieur.
Elle est à l'intérieur.
Michel Foucault montrera ensuite que ce mécanisme dépasse largement les murs de la prison. Il ne concerne pas seulement le monde carcéral, mais aussi la société en général.
Nous apprenons à nous conformer.
Nous apprenons à anticiper ce qui est attendu.
Nous apprenons à éviter ce qui pourrait déranger, surprendre, déplaire, inquiéter ou faire tache.
Et souvent, nous le faisons sans même nous en rendre compte.
Faire juste, parler juste, penser juste
Dans mon intervention, je dis:
"L’individu devient ainsi lui-même le garant du respect des normes."
Pour la plupart des gens, les normes sociales se décodent assez facilement. Pas parfaitement, bien sûr. Mais suffisamment pour comprendre assez vite ce qui est attendu.
Ce qu’il faut dire.
Ce qu’il vaut mieux ne pas dire.
Quand il faut rire.
Quand il faut se taire.
Quand il faut relancer la conversation.
Quand il faut faire semblant que tout va bien.
Quand il faut être spontanée, mais pas trop.
Quand il faut être compétente, mais pas intimidante.
Quand il faut être originale, mais pas bizarre.
Pour d’autres personnes, cette lecture est beaucoup moins évidente. Et le problème n’est pas seulement de ne pas comprendre les codes. Le problème, c’est l’énergie dépensée à essayer de les comprendre.
À les observer.
À les copier.
À les appliquer.
À vérifier en permanence qu’on n’a pas raté quelque chose.
Et quand cette surveillance devient constante, elle peut finir par se faire au détriment de ce qui nous convient réellement.
Le lien avec la neuroatypie
Quand on est autiste, TDAH, HPI, ou qu’on a simplement passé sa vie à se sentir en décalage, on peut apprendre très tôt à se surveiller.
Pas forcément parce que quelqu’un nous l’a demandé explicitement, mais parce qu’on a compris qu’il fallait faire attention.
Attention à ne pas parler trop longtemps.
Attention à ne pas interrompre.
Attention à ne pas réagir trop fort.
Attention à ne pas poser trop de questions.
Attention à ne pas avoir l’air froide.
Attention à ne pas avoir l’air bizarre.
Attention à ne pas être trop lente.
Attention à ne pas être trop sensible.
Attention à ne pas être trop... soi.
À force, le gardien n’a plus besoin d’être dehors. Il s’installe à l’intérieur.
Et on appelle parfois ça bien s’adapter.
Ou faire des efforts.
Ou prendre sur soi.
Ou être raisonnable.
Mais quand l’adaptation devient une surveillance permanente, elle peut devenir une prison invisible.
On retrouve la notion de suradaptation (ou masking) déjà évoquée dans ce blog à plusieurs reprises.
Les prisons visibles et les prisons invisibles
André a consacré une grande partie de sa carrière à réfléchir aux prisons visibles.
La criminologie, le droit pénal, la peine, l’enfermement, les sanctions, les alternatives à la peine, les institutions...
Moi, aujourd’hui, je m’intéresse plus aux prisons invisibles.
Celles qu’on construit en essayant de rentrer dans les cases.
Celles qu’on entretient en se corrigeant sans cesse.
Celles qui nous font croire que le problème vient toujours de nous.
Celles qui nous poussent à nous demander "Qu’est-ce qui ne va pas chez moi?"
au lieu de "Dans quel cadre suis-je en train d’essayer de fonctionner?"
Et c’est là que nos deux mondes se rejoignent dans une même idée: le refus de l’enfermement.
Qu’il soit visible ou invisible.
Quand PRISON devient RESPIRONS
Pour parler d’André, j’ai choisi quelques mots.
Et selon l’ordre dans lequel je les dispose, on obtient quelque chose d’assez gênant pour lui:
Passionné
Réfractaire
Irrévérencieux
Singulier
Obstiné
Non-conformiste
Pas vraiment idéal pour parler de sa retraite!
Alors j’ai ajouté trois lettres au hasard...
R comme retraite,
E comme émérite et
S comme soulagement.
En ordonnant ces lettres autrement, on obtient alors quelque chose de beaucoup mieux:
R E S P I R O N S !
Cette transformation ne nie pas la prison.
Elle ne fait pas comme si l’enfermement n’existait pas.
Elle ne dit pas non plus que tout va bien et qu’il suffit de penser positif.
Mais elle nous invite à regarder ce qui enferme, à le nommer, puis à envisager ce qui peut être adapté, ajouté ou réorganisé pour respirer.
Et toi?
Je ne sais pas quelles sont tes prisons invisibles.
Peut-être que c’est une image de toi que tu traînes depuis longtemps.
Peut-être que c’est une manière de fonctionner que tu t’obstines à vouloir corriger.
Peut-être que c’est une norme familiale, scolaire, professionnelle, relationnelle ou encore spirituelle.
Peut-être que c’est cette petite voix qui te dit:
"Tu devrais être plus simple, ou plus constante, ou moins sensible."
"Tu devrais t’adapter."
"Tu devrais faire comme tout le monde."
Peut-être...
Mais peut-être aussi que certaines de ces phrases ne disent pas la vérité.
Qu’elles viennent d’un vieux panopticon intérieur.
D'un gardien installé depuis si longtemps que tu as oublié qu’il n’était pas toi.
Alors je te laisse avec cette question: dans quels domaines ou quelles occasions as-tu l’impression de vivre plus selon ce qui est attendu que selon ce qui te correspond vraiment?
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